L’histoire à l’âge du numérique: Enseigner aux élèves l’approche et l’analyse de sources et documents

Et si, dans l’hypermarché de l’information ouvert 24/7 que nous offre le monde numérique, on utilisait une grande analogie culinaire pour expliquer aux élèves l’importance essentielle de l’information en histoire? En espèrant que cela leur donne faim d’histoire!

Voilà donc l’image que m’a inspirée l’article de Sam Wineburg “Changing the teaching of history, one byte at a time” paru dans Edutopia. Oui, je sais bien qu’il parle de “byte” et non de “bite”, mais c’est bien l’appétit qu’a éveillé en moi la richesse de son article.

Donc au menu aujourd’hui:

  • Amuse-bouche: Il en est de l’histoire comme de la grande cuisine.
  • Plat principal: Ma traduction de l’article de Sam Wineburg (qui ne parle nullement de cusine mais bien d’histoire). Vous pouvez suivre Sam Wineburg sur Twitter @SamWineburg. Merci à lui de m’avoir autorisée à traduire son article!
  • Cerise sur la gâteau: Découverte du site web Stanford History Education Group où vous trouverez plein de ressources pédagogiques pour approcher les sources de l’histoire ainsi qu’une multitude de documents (en particulier pour l’histoire des États-Unis).

 

Amuse-bouche: Il en est de l’histoire comme de la grande cuisine

Répartition des rôles dans cette analogie: ingrédients (sources, documents), recette (analyse des sources et du sens des sources), plat final (histoire)

Pour faire un bon plat, il faut deux éléments essentiels:

1/ Traçabilité

Les plats préparés, ou les aliments transformés vendus au supermarché, peuvent être bien pratiques, mais il ne faut pas oublier de regarder les étiquettes pour savoir quels sont les ingrédients et être sûr qu’on ne mange pas n’importe quoi.

Et soyons objectifs, plus on utilise des produits bruts dont on sait exactement ce qu’ils sont et d’où ils viennent, plus grandes sont les chances pour qu’à la fin le plat mijoté soit bon. Mais face à l’ingrédient frais, il ne faut pas s’arrêter là: une tomate peut ressembler à une tomate qui ressemble à une autre tomate… Mais quelle est cette tomate vraiment? De quelle variété? Où a-t-elle poussé? En combien de jours? À quelle saison?

2/ Complexité ou simplicité: Mélange averti des saveurs

Il y a des plats très simples avec très peu d’ingrédients qui peuvent être magnifiques pour nos papilles. Une tomate basilique mozarella, une tartine de pain beurre peuvent être divines: pour la réussite de la grande simplicité, les aliments de base doivent être rayonnants de qualité.

Mais la cuisine devient très vite une alchimie complexe aux multiples ingrédients. Rare finalement est la simplicité. Et plus il y a d’ingrédients, plus les recettes abondent avec des variantes parfois subtiles. Savoir quelle est la meilleure recette? On touche certainement aux limites de l’objectivité, et cela ne manque pas de soulever controverses et discussions animées.


Plat principal: Traduction de l’article de Sam Wineburg
Changing the Teaching of History, One Byte at a time

Changer l’enseignement de l’histoire petit à petit, un octet à la fois

En Octobre 2010, une élève de CM1 [son équivalent aux États-Unis] de retour de l’école pose son livre d’histoire sur la table. En feuilletant Notre Virginie: Passé et présent, un livre approuvé par le ministère de l’éducation de l’État de Virginie, sa mère tombe sur une phrase qui la rend furieuse. Le livre prétend que des “milliers” d’Afro-américains combattirent pour la Confédération [alliance des États du sud pendant la guerre de Sécession], “incluant deux bataillons noirs sous le commandement de Stonewall Jackson”. Il se trouve que cette mère, Carol Sheriff, a un doctorat en histoire et fait partie du corps enseignant du Virginia’s College of William and Mary [une université de Virginie]. “C’est déconcertant que l’enseignement de l’histoire à la jeune génération se base sur de faux prémisses”, dit-elle. “Cela me soucie non seulement comme historienne, mais aussi comme parent”.

Que des milliers d’Afro-américains aient combattu volontairement pour sauvegarder le maintien de l’esclavage est une revendication qui ne s’appuie sur aucune archive. Aucun document ne le corrobore. Aucun historien qui se respecte ne le soutient. La revendication est propagée par ceux dont la mission est de représenter la guerre la plus sanglante de l’histoire américaine comme un conflit au sujet du “mode de vie sudiste”. Le mythe des “confédérés noirs” est un tissu de mensonges, similaire, selon le Professeur Sheriff, à l’affirmation que les Juifs “ont aidé l’holocauste”.

“Je l’ai trouvé sur l’Internet”

Comment la pseudo-histoire à frayé son chemin jusqu’aux manuels scolaires? Quand un reporter du Washington Post a contacté l’éditeur, Five Ponds Press, et a demandé les sources de l’auteur, on lui a procuré trois liens tous du même site web: Sons of Confederate Veterans [les fils des anciens combattants confédérés], une “organisation patriotique, historique et éducative […] dédiée […] à la préservation de la culture du Sud”.

Comme les enseignants vous le diront, il n’y a pas que les auteurs de manuels qui se font berner par les rois de l’arnaque numérique. À une époque où “bibliothèque” s’épelle G-o-o-g-l-e, confondre fausse information et vérité est monnaie courante à l’école. Quand les élèves répondent aux enseignants comment ils “savent” que notre président est né au Kenya ou que le Mossad (ou George Bush lui-même) a comploté les attentats du 11 septembre, les élèves (ceux-là mêmes qui sont de la soit-disant “génération numérique”) répondent gaiement: ”Je l’ai trouvé sur internet”.

Les sites qui leurrent les jeunes et les moins jeunes se dissimulent souvent sous les faux habits de la connaissance académique. Des notes de bas de page trompeuses référencent des propagandistes de la même veine. Des pseudo-historiens fondent leurs revendications sur des historiens reconnus en sortant des phrases de leur contexte ou en les rendant méconnaissables.

Bienvenue dans le monde numérique gratuit de la révolution de l’information. Dans un autre âge, quand on emmenait les enfants à la bibliothèque pour déchiffrer les hiéroglyphes du Readers’ Guide to Periodical Literature [Guide pour les lecteurs de périodiques et journaux académiques], la grande question était comment trouver l’information. Mais aujourd’hui, noyés sous un déluge d’informations, les élèves font face à une question différente: l’information est-elle crédible?

Pourtant, au lieu de préparer les élèves à cette réalité, nous leur apprenons de la même manière qu’à l’époque où on composait un numéro de téléphone sur un cadran rotatif. L’enseignement de l’histoire est confortablement resté le même. Le passé est livré comme autant de pépites de connaissance conditionnées bien proprement dans des manuels, avec des présentations linéaires qui évitent les points de vue divergents et donnent une vision lisse d’une époque révolue. Mais ce confort a un prix. La méthode “lit-le-chapitre-et-répond-aux-questions-sur-la-page-suivante” revient à préparer des nageurs à faire face à une mer déchaînée en les entraînant dans une pataugeoire. Le monde auquel nous préparons les élèves n’existe pas. Confrontés à un monde où les thèses divergent et se contredisent (le monde extérieur à l’école), les élèves sont submergés par cet océan d’informations.

Exploration de la zone floue

Comment peut-on donc combler le fossé entre l’enseignement à l’ancienne et celui d’un XXIème siècle dans lequel les élèves sont connectés par leurs smartphones? Ne comptez pas sur un changement dans le secteur de l’édition. Les documents pédagogiques des programmes vont tous devenir numériques: les mêmes idioties conditionnées avec des illustrations multicolores et des cartes interactives. Et ensuite? Nous pouvons attendre Godot ou… nous mettre au travail.

Mes collègues du Stanford History Education Group [Groupe d’enseignement de l’histoire à Stanford] ont choisi la seconde option. Ces trois dernières années, nous avons téléchargé sur internet des tas de plans de cours pour enseigner l’histoire des États-Unis et l’histoire mondiale, chacun organisé autour de questions qui battent en brèche l’idée de la réponse unique et juste. Nous avons créé des contrôles qui privilégient la réflexion sur la mémorisation. Notre programme célèbre l’ambiguïté du monde social et apprend aux élèves à le gérer. Chaque leçon est accompagnée de documents d’époque afin que les élèves puissent eux-mêmes entendre la cacophonie des voix de ceux qui ont fait l’histoire. Ces sources illustrent souvent des perspectives diamétralement opposées donnant des éclairages variés sur l’histoire. Elles sont complétées par des ressources utilisables en classe qui servent de base à des discussions en petits groupes. En voici quelques exemples:

  • Abraham Lincoln était-il raciste?
  • La grande sécheresse et ses tempêtes de poussière des années ‘30 était-elle une catastrophe naturelle ou la conséquence de la cupidité humaine?
  • La crise des missiles de Cuba a-t-elle été désamorcée comme s’en vante Dean Rusk parce que “[…] l’autre n’a fait que cligner des yeux” ou parce qu’un accord secret a été conclu entre le Procureur Général [Ministre de la Justice] Robert F. Kennedy et son partenaire diplomatique, l’ambassadeur soviétique Anatoly F. Dobrynin?

De telles questions poussent les élèves à affronter les zones d’ombre, soupeser des pièces contradictoires, et prendre en considération la crédibilité d’un auteur. Les élèves mettent ainsi en pratique leurs devoirs civiques.

Nous sommes guidés par la conviction que le savoir ne devrait pas être une marchandise échangée dans un but lucratif, mais devrait être disponible gratuitement pour quiconque cherchant à s’éduquer et grandir. Toutes nos ressources sont gratuites. Notre travail est financé par des fonds privés et des fondations. À ce jour, nos documents ont été téléchargés plus d’un million de fois.

Avons-nous changé le monde, ou pour le moins notre petit coin de ce monde? Tout juste. Mais nous nous consolons avec l’espoir que les élèves qui auront croisé nos documents ne feront plus appel à de fausses justifications de leurs conclusions en histoire avec un “Je l’ai trouvé sur internet”.

Stanford History Education Group

Stanford History Education Group

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