L’histoire vraie des Monuments Men: Traduction de SmithsonianMag.com

La sortie du film Monuments Men nous donne l’occasion de découvrir un pan de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale relativement oublié du grand public puisque de façon inhabituelle en situation de guerre, les oeuvres d’art prennent le pas, ici, sur les combattants, les avancées sur le terrain ou les souffrances des populations. Découvrons ce qui s’est véritablement passé derrière ce film ‘based on a true story’ grâce à un article de SmithsonianMag.com The True Story of the Monuments Men traduit ici en français par mes soins.

Ce voyage dans le temps se fait d’autant plus facilement que le Smithsonian s’appuie sur les photos des Archives of American Art qui ont conservé de multiples pièces des Monuments Men de leur périple pendant la Seconde Guerre mondiale. Ne manquez surtout pas de découvrir la globalité des photos et interviews de l’exposition Monuments Men: On the Front Line to Save Europe’s Art, 1942–1946.

L’article original du Smithsonian met aussi en avant une fantastique carte ESRI qui met en scène le pillage artistique de l’Europe et l’aventure des Monuments Men en associant carte, photos et commentaires pour chaque lieu retenu >> Monuments Men: Recovering Europe’s Plundered Art

 


L’histoire vraie des Monuments Men

Traduction de l’article de Jim Morrison ‘The True Story of Monuments Men’ du 7 février 2014.

Sans le travail de ces curateurs et professeurs, des dizaines de milliers d’oeuvres d’art d’une valeur inestimable auraient été perdues à jamais.
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Le capitaine Robert Posey et le soldat de première classe Lincoln Kirstein furent les premiers à s’infiltrer par un petit passage à travers l’éboulis qui obstruait l’ancienne mine de sel de Altaussee, plantée haut dans les Alpes autrichiennes, alors que la Seconde Guerre mondiale tirait à sa fin en mai 1945. Ils passèrent devant une salle dans un air frais et humide et entrèrent dans la seconde, les flammes de leurs lampes pour guide.

Là, reposant sur des boîtes en carton vides trente centimètres au-dessus du sol, se trouvaient huit panneaux de l’Adoration de l’Agneau mystique de Jan van Eyck, considéré comme l’un des chefs d’oeuvre de l’art européen du XVème siècle. Sur l’un des panneaux du retable, la Vierge Marie portant une couronne de fleurs est assise lisant un livre.

“Les bijoux miraculeux de la Vierge couronnée semblaient attirer la lumière chancelante de nos lampes à acétylène”, écrivit Kirstein plus tard. “Calme et beau, le retable était tout simplement là”.

Kirstein et Posey étaient deux membres de la section Monuments, Beaux Arts et Archives des Alliés, un petit groupe composé essentiellement d’hommes d’âge mur et de quelques femmes qui avaient interrompu leurs carrières d’historiens, architectes, curateurs de musées et professeurs pour atténuer les dommages entraînés par les combats. Ils retrouvèrent et récupérèrent d’innombrables œuvres d’art volées par les nazis.

Leur travail avait été largement oublié par le grand public jusqu’à ce qu’une spécialiste en art, Lynn H. Nicholas travaillant à Bruxelles, lise la nécrologie d’une femme française qui avait espionné les opérations de pillage des nazis pendant des années et avait à elle seule sauvé 60 000 œuvres d’art. Cela incita Nicholas à passer dix ans à faire des recherches pour son livre de 1995 ‘Le pillage de l’Europe’ qui permit à leur histoire de refaire surface et pour laquelle la visibilité atteint son paroxysme avec le film Monuments Men tiré du livre éponyme de Robert Edsel sorti en 2009. Les archives d’art américain (Archives of American Art) du Smithsonian conservent les papiers personnels et les entretiens d’histoire orale d’un certain nombre de Monuments Men ainsi que des photographies et manuscrits datant de leur séjour en Europe.

“Sans les [Monuments Men], beaucoup des trésors majeurs de la culture européenne seraient perdus”, dit Nicholas. “Ils ont abattu une quantité de travail extraordinaire en protégeant et sécurisant ces effets”.

Nicholas fait remarquer que nulle part ailleurs furent amassés autant de trésors qu’à Altaussee où Hitler stockait pour son Fuhrermuseum de Linz en Autriche, un musée sous forme de gigantesque complexe qui devait devenir la vitrine de son pillage. Lors de cette première incursion, Kirstein et Posey (interprétés respectivement par Bob Balaban et Bill Murray dans un semblant d’anonymat) avaient aussi découvert la Vierge et l’Enfant de Michel-Ange qui avait été subrepticement subtilisée à Bruges (Belgique) par les nazis en septembre 1944 alors que les Alliés avançaient sur la ville. En quelques jours, ils avaient aussi trouvé des oeuvres inestimables du peintre hollandais Johannes Vermeer.

Ils firent appeler George Stout, le seul parmi les Monuments Men à avoir expérimenté de nouvelles techniques de conservation d’art dans son travail d’avant guerre au Musée Fogg de Harvard. Au début de la guerre, Stout (dénommé Frank Stokes et joué par George Clooney dans le film) fit campagne sans succès pour la création d’un groupe comparable aux Monuments Men sous autorité à la fois américaine et britannique. Frustré, le vétéran de la Première Guerre mondiale s’enrola dans la Marine et développa des techniques de camouflage pour les avions jusqu’à ce qu’il soit transféré dans un petit groupe de 17 Monuments Men en décembre 1944.

Stout avait traversé la France, l’Allemagne et la Belgique pour retrouver des oeuvres, voyageant souvent dans une Volkswagen prise aux Allemands. Il était des quelques Monuments Men envoyés régulièrement dans des zones avancées bien que les lettres à sa femme Margie ne mentionnaient que des “excursions”.

Des Monuments Men tels que Stout opéraient souvent seuls avec des ressources limitées. Dans son journal, Stout dit qu’il calculait les besoins en boîtes, caisses et matériaux d’emballage pour une cargaison. “Aucune chance de les obtenir”, écrivit-il en avril 1945.

Ainsi, ils se débrouillaient. Stout transforma des manteaux en peau de mouton et des masques à gaz allemands en matériau d’emballage. Lui et sa petite bande de collègues rassemblaient des gardes et des prisonniers pour empaqueter et charger. “Nulle part ailleurs en temps de paix ou guerre tu ne pourrais t’attendre à voir plus de dévotion désintéressée, de persévérance obstinée à continuer, la plupart du temps seul et sans moyen, pour finir ce qui est à faire”, écrivit Stout à un ami aux États-Unis en mars 1945.

Les Alliés eurent vent de Altaussee grâce à un mal de dent. Deux mois plus tôt, Posey était avec Kirstein dans la vieille ville de Trier à l’est de l’Allemagne quand il eut besoin de se faire soigner. Le dentiste le présenta à son beau-fils qui espèrait pouvoir rejoindre Paris en toute sécurité avec sa famille, bien qu’il ait aidé Herman Goering, le second d’Hitler, à voler des oeuvres d’art par trains entiers. Le beau-fils leur donna l’emplacement de la collection de Goering ainsi que celui de la cache d’Hitler à Altaussee.

Hitler prétendait que Altaussee était la planque parfaite pour le butin destiné à son musée de Linz. L’ensemble complexe de galeries résultait d’une l’exploitation minière de plus de 3 000 ans par les mêmes familles, comme Stout le nota dans son journal. À l’intérieur les conditions étaient constantes, entre 4 et 9 degrés Celsius avec environ 65% d’humidité, idéales pour stocker des oeuvres d’art dérobées. Les galeries les plus profondes s’enfonçaient dans la montagne sur plus d’un kilomètre et demi, à l’abri des bombes ennemies au cas où l’emplacement isolé serait découvert. Les Allemands avaient monté des planchers, murs, rayonnages sophistiqués ainsi qu’un atelier de restauration au fond des salles. De 1943 à début 1945, un flot régulier de camions transporta des tonnes d’oeuvres jusqu’aux galeries.

Quand Stout arriva là-bas le 21 mai 1945, peu de temps après la fin des hostilités, il rendit compte de ce qui s’y trouvait à partir des registres nazis: 6 577 peintures, 2 300 dessins et aquarelles, 954 estampes, 137 sculptures, 129 armes et armures, 79 paniers et objets, 484 caisses d’objets considérés comme des archives, 78 meubles, 122 tapisseries, de 1 200 à 1 700 caisses contenant des livres ou équivalent, et 283 caisses au contenu inconnu.

Stout nota aussi qu’il y avait un projet de destruction de la mine. Deux mois plus tôt, Hitler avait publié l’ordre Néron qui affirmait entre autre:

Toutes les installations militaires de transport et de communication, les bâtiments industriels et les dépôts de ravitaillement, de même que toute autre chose de valeur sur le territoire du Reich qui pourrait être utilisée de quelque manière que ce soit par l’ennemi, immédiatement ou dans un futur proche, pour poursuivre la guerre, devront être détruits.

Le nazi responsable de la région environnant Altaussee, August Eigruber, interpréta les mots du Fuhrer comme un ordre de détruire tout objet de valeur qui exigeait la démolition de la mine de sorte que les oeuvres d’art ne puisse pas tomber aux mains de l’ennemi. Il introduit huit caisses dans la mine en avril. Elles étaient estampillées “Marbre – Ne pas laisser tomber”, mais en fait elles contenaient presque 700 kilos de bombes.

Néanmoins, ses plans furent contrariés par la volonté des mineurs locaux décidés à préserver leur gagne-pain combinée au sentiment des officiels nazis que le projet d’Eigruber était pure folie, selon les livres de Edsel et Nicholas. Le directeur de la mine convainquit Eigruber d’ajouter des petites charges d’explosif pour renforcer l’effet des bombes, et ensuite ordonna que les bombes soient retirées sans que le responsable régional ne le sache. Le 3 mai, plusieurs jours avant que Posey et Kirstein n’y pénètre, les mineurs locaux firent disparaître les caisses avec les grosses bombes. Quand Eigruber l’apprit, il était trop tard. Deux jours après, les petites charges furent déclenchées, bouchant les entrées de la mine, gardant les oeuvres à l’abri à l’intérieur.

Stout pensait initialement que le retrait des œuvres se déroulerait sur une année, mais cela changea en juin 1945 quand les Alliés commencèrent à dessiner les frontières de l’Europe d’après-guerre et qu’il sembla qu’Altaussee passerait sous contrôle soviétique, ce qui impliquait que certains des plus grands trésors de l’Europe pourrait disparaître aux mains de Joseph Staline. Les Soviétiques avaient des “Brigades des Trophées” dont le travail était de piller les trésors de l’ennemi. Il est estimé qu’ils volèrent des millions d’objets, incluant des dessins et peintures de grands maîtres ainsi que des livres.

On demanda à Stout de tout déménager d’ici le 1er juillet. C’était une mission impossible.

“Chargé moins de deux camions avant 11:30″, écrit Stout le 18 juin. “Trop lent. Besoin de plus d’hommes.”

D’ici au 24 juin, Stout avait étendu la journée de travail de 4 heures du matin à 10 heures du soir, mais la situation logistique était décourageante. La communication était difficile; il lui était souvent impossible de contacter Posey. Il n’y avait pas assez de camions pour rallier le point de collecte, l’ancien quartier général du parti nazi à Munich situé à 230 kilomètres. Et ceux qu’ils avaient tombaient souvent en panne. Il n’y avait pas assez de matériaux d’emballage. Procurer de la nourriture et du logement pour les hommes s’avérait difficile. Et il pleuvait. “Tout le monode râle”, écrivit Stout.

Le 1er juillet, les limites des zones entre Alliés n’avaient toujours pas été fixées, donc Stout et son équipe continuèrent. Il passa quelques jours à emballer la Vierge de Bruges que Nicholas décrit alors comme “ressemblant beaucoup à un grand jambon de Smithfield [dont l’équivalent français pour sa forme serait un jambon de Parme]”. Le 10 juillet on la monta sur un wagon de mine et Stout marcha à ses côtés jusqu’à l’entrée où elle fut chargée sur des camions avec le retable de Gand. Le lendemain matin, Stout les accompagna jusqu’au point de collecte à Munich.

Le 19 juillet, il rapporta que 80 camions, 1 850 peintures, 1 441 caisses de peintures et sculptures, 11 sculptures, 30 meubles et 34 grands paquets de textile avaient quitté la mine. Il y en avait encore, mais pas pour Stout qui partit sur le paquebot RMS Queen Elizabeth le 6 août pour passer chez lui sur le chemin d’un second périple patrimonial au Japon. Dans son livre, Nicholas dit de Stout que en un peu plus d’un an en Europe il n’avait pris qu’un jour et demi de vacances.

Stout a rarement mentionné son rôle central lors de ses campagnes pour les Monuments Men sauvant d’innombrables œuvres sans prix pendant la guerre. Il parla brièvement de ses découvertes à Altaussee et deux autres mines dans l’entretien d’histoire orale de 1978, par contre passa la plupart du temps à développer son travail muséal.

Mais Lincoln Kirstein ne s’est pas retenu devant son biographe. Stout, dit-il, “a été le plus grand héros de guerre de tous les temps; il sauva tout l’art dont les autres parlaient”.

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