Pédagogie de projet en histoire: La malette de Joyce, ou comment le lycée de Wayland redonna vie au commandant qui supervisa Dachau libéré

 

 

Photos et album scrapbook de Martin W. Joyce

Il y a des classes d’histoire qui ont fort de la chance. Chance que leur professeur exhume une malette mystérieuse. Chance qu’il ait l’inspiration de la “faire parler” avec ses élèves pendant deux ans (2011-2013). Chance qu’elle ait appartenu à un homme vivant des évènements pas ordinaires. Chance aussi que l’internet existe (oui, oui, ça compte aussi). Beaucoup de chances conjuguées en quelque sorte pour découvrir la grande histoire par la petite porte (ou malette en l’occurence).

Grâce à M. Delaney, professeur d’histoire au lycée de Wayland à côté de Boston (Massachussetts – USA), des élèves en histoire ont vécu une aventure qui a peut-être transformé leurs vies. Ils ont eu cette opportunité de faire revivre  un homme, Martin W. Joyce, qui traversa les deux premiers tiers du XXème siècle en servant sa communauté (comme policier) et sa patrie (soldat dans les deux guerres mondiales, il finit son service à Dachau) et qui survécut à un épisode dramatique de l’histoire maritime civile (le naufrage de l’Andrea Doria aux relents de Titanic). Je vous laisse découvrir cette aventure par le biais d’un article écrit par Eric Randall du Boston Daily.

Je n’ai pas pu m’empêcher de traduire l’intégralité de cet article car, cela ne fait-il pas rêver que des élèves puissent repartir de sources premières pour écrire une biographie? Alors, oui, soit, on peut discuter des méthodes de Delaney qui laissent manipuler de fragiles documents par des adolescents (en prenant de sérieuses précautions tout de même). Mais, hormis cet aspect, je trouve que cet article sur cette illustration de la pédagogie de projet donne beaucoup d’énergie et d’inspiration pour accompagner ces découvertes ou pour poursuivre d’autres aventures.

Si vous êtes un professeur, que pensez-vous de:

  • Contacter Delaney pour que vos propres élèves et ses nouveaux élèves échangent sur d’autres épisodes à explorer ensemble? Bataille de l’Argonne, camps de prisonniers en Algérie pendant la Seconde Guerre mondiale, témoignages de descendants des prisonniers yougoslaves de Dachau ne sont que des exemples. Cela devient même ainsi un projet interdisciplinaire en alliant l’anglais à l’histoire. Vive Skype ou Google Hangout pour faire des réunions qui rapprochent les deux côtés de l’Atlantique. Vive Google Drive, les Dropbox et consorts pour travailler sur des documents partagés. Vive Facebook pour recréer une chronologie illustrée d’une période ou d’un personnage.
  • Contacter des musées locaux pour trouver des personnages régionaux équivalents de Martin Joyce et mettre à disposition (contrôlée) des pièces pour pouvoir enquêter sur des épisodes de l’histoire? Ou peut-être ces personnages se trouvent même parmi les ancêtres de vos élèves?

Qui plus est, je trouve cela magnifique que Martin Joyce qui n’a pas eu d’enfants aient pu transmettre tant à tant d’enfants.

Maintenant, place à l’article de Eric Randall. En espèrant qu’il fasse naître idées et projets.

_____________________________________________

La malette

écrit par Eric Randall | Boston Daily | le 3 septembre 2013
Article original: The Briefcase (Vous y découvrirez des photos illustrant l’article que je n’ai pas importées ici.)

Quand un professeur d’histoire du Maryland est tombé sur les papiers d’un vétéran décédé du quartier de West Roxbury, il a confié la mission à ses élèves d’écrire la biographie de cet homme mystérieux. Ils ont découvert un Forrest Gump version bostonnienne.

Kevin Delaney avait déjà vu auparavant la vieille malette grise dans la remise de stockage du département d’histoire du lycée de Wayland. La malette de style Samsonite en plastique rigide, typique des années 70, avait traîné à cet endroit depuis si longtemps que personne parmi Delaney et ses collègues ne savait comment elle avait atterri ici.

Cela s’est passé au printemps 2011 alors que le lycée de Wayland se préparait à entrer dans de nouveaux locaux. Il échut à Delaney, responsable du département d’histoire, de décider des documents ou objets qui seraient emportés lors du déménagement. Ainsi, il ouvrit la malette et commença à feuilleter les papiers jaunis qui s’y trouvaient.

“J’y avais déjà jeté un coup d’oeil dans le passé, et je savais qu’il pourrait s’y trouver quelque chose de digne d’intérêt. Mais je n’avais jamais sorti tout le contenu pour faire un tri”, se rappelle Delaney. “Donc, j’ai tout mis sur la table pour tout examiner de près, et cela ne m’a pas pris longtemps pour réaliser que toutes les choses étalées devant moi étaient connectées les unes aux autres”.

J’étais en face d’un assortiment de papiers (lettres, documents militaires, photos) qui avaient appartenu à un certain Martin W. Joyce, un résident de West Roxbury [quartier de Boston] décédé depuis longtemps, qui avait commencé sa carrière militaire dans l’infanterie lors de la Première Guerre mondiale et qui l’avait finie en tant que commandant assigné au camp de Dachau après sa libération. Delaney aurait pu contacter une université ou un documentaliste pour remettre le trésor de sources primaires à un chercheur compétent en la matière. Au lieu de cela, il a posé sa candidature pour une subvention et a demandé à un archiviste de venir enseigner à ses élèves comment manipuler des pièces historiques fragiles. Ensuite, pendant deux ans, lui et ses élèves de première en histoire américaine ont lu les documents, les ont organisés et mis à disposition sur le web, ainsi que écrit la biographie d’un homme que l’histoire avait failli oublier bien qu’il en eût été un digne témoin.

“Joyce est devenu le fil conducteur dans tous nos sujets d’étude”, dit Delaney. “Quand nous avons abordé la Première Guerre mondiale, nous sommes passés par les leçons et lectures traditionnelles. Et puis, nous avons relevé la tête du guidon et nous sommes interrogés: Qu’est-il arrivé à Joyce à cette époque?”

A force de se poser cette question et d’y répondre à de multiples occasions, la classe a mis à jour la vie d’un homme qui non seulement a supervisé le camp de Dachau une fois libéré, mais s’est aussi avéré avoir participé à un nombre inhabituel d’événements significatifs de l’histoire du Massachusetts et des États-Unis. Dans un sens, Delaney ne pouvait pas imaginer le jour où il ouvrit la malette que le Joyce qui allait en surgir pourrait être assimilé à un Forrest Gump façon Boston, c’est-à-dire une personne idéale à travers laquelle voyager dans le passé de l’Amérique.

Jeunesse

Quant à l’enfance de Martin Joyce, élevé au 21 avenue Bertson de West Roxbury dans une petite maison typique de style Cape Cod, elle fut relativement paisible. La maison abritait ses parents, ses six frères et soeurs et lui-même. Étant un insatiable fan de baseball, il a sûrement suivi l’équipe professionnelle de Boston lors de ces deux décennies fort chargées: leur nom passa de Americans à Red Sox, ils commencèrent à jouer dans le tout nouveau Fenway Park, et échangèrent leur meilleur frappeur avec la toute jeune mais victorieuse équipe de New York, les menant à une traversée du désert toujours inachevée à sa mort.

Mais la première véritable rencontre de Joyce avec l’histoire eut lieu quelques mois après son 18ème anniversaire quand il dut servir sous les drapeaux du 101ème régiment d’artillerie de l’armée américaine lors de la Première Guerre mondiale, conflit qui avait fait rage de l’autre côté de l’Atlantique pendant presque toutes ses années de lycée. Joyce a laissé peu de réflexions personnelles sur la première des deux guerres dans laquelle il servirait, mais les étudiants de Delaney ont retracé le parcours de son régiment et appris qu’il a assisté à un nombre conséquent de batailles clés. Son dossier militaire montre qu’il a été victime d’une blessure à la bataille de l’Argonne, suffisamment bégnine pour qu’il retourne au combat jusqu’à la fin de la guerre. Après presque deux ans à l’étranger, il retourna à Boston en avril 1919 où une foule accueillit chaleureusement son navire.

Joyce reprit ses études recevant plusieurs diplômes et certifications radio qui était à l’époque une technologie de pointe. “La radio était devenue une obsession nationale”, écrivirent les élèves de Delaney dans le chapitre de la biographie de Joyce centré sur les années 20. Pour Joyce, plus encore que cela, ce fut un atout professionnel. Son expertise marqua sa carrière, tout d’abord dans la Police d’État du Massachusetts, et ensuite avec le Corps de Transmissions de l’Armée des États-Unis. Dans l’armée, cela lui donna l’opportunité de voyager de par le monde et contribua à son ascension dans ses rangs, ce qui l’amènerait ultimement aux portes de Dachau.

La première année, Delaney divisa sa classe en équipes, attribuant à chaque groupe une période de la vie de Joyce sur laquelle ils devaient écrire un chapitre de sa biographie. Pour les périodes qui avaient été peu documentées par Joyce, comme la Première Guerre mondiale, cela s’avéra difficile, mais en cherchant au-delà des documents trouvés dans la malette, les étudiants firent quelques découvertes.

Par exemple, comprendre la vie de Joyce en tant que policier d’état devint plus facile une fois que Matt Godard, un élève, trouva le site web du Musée et Centre de Formation de la Police d’État du Massachussetts à Grafton. Il l’utilisa pour contacter Tom McNulty, un policier et archiviste retraité qui fut plus qu’heureux d’exhumer et de procurer une collection de documents et photos, dont beaucoup concernaient Joyce, ainsi qu’offrir une perspective sur la vie dans la Police d’État dans les années 20 et 30. La vie des policiers de cette époque était proche du sacerdoce.

“Quand tu es dans la Police d’État, tu dois vivre dans une caserne. Tu n’as pas de vie sociale. Tu leur appartiens en quelque sorte”, explique Delaney. “C’est comme si tu étais dans l’armée”.

Joyce mis sa formation en pratique en installant une des premières radios dans une voiture de police dans le Massachussetts. Cette innovation améliora la capacité du département à réagir aux crimes et délits. “Les criminels redoutent plus la voix du WMP [le régulateur de la Police d’État] que les armes à feu”, annonçait le Boston Globe dans ses gros titres. Ses fonctions incluaient aussi un traditionnel travail de police et son nom apparaît tout le long de ces années dans des histoires locales de crimes et délits dans les archives du journal. Il a été confronté en première ligne à la prohibition, alors un problème majeur. Un autre article du Globe note que Joyce étaient parmi les officiers qui on fait une descente à Sudbury Barn dans laquelle se trouvait un alambic de 2 000 gallon. Lui et ses collègues confisquèrent 50 000 dollars d’alcool cette nuit-là, environ 700 000 dollars en dollars d’aujourd’hui.

Mais en juillet 1941, la guerre à nouveau semblait probable. Ainsi, Joyce, 42 ans, fut appelé en service actif dans le Corps de Transmissions de l’Armée des États-Unis qui fournissait les hommes des systèmes de communication militaires. Il prit congé de la police d’état et s’envola vers Hawaii pour installer radars et autres technologies dans des bases militaires et des avions.

Sur la route de Dachau

Avec un nouveau groupe d’élèves d’histoire américaine prenant la relève sur le projet Joyce la deuxième année, Delaney et sa classe ont procédé à une lecture rapprochée des pièces du dossier Joyce en cherchant les trous à combler après le travail des élèves de la première année. Or, Delaney et ses élèves ont en effet découvert un fait majeur qui était resté dans l’ombre. Ils découvrirent que le 7 décembre 1941, Joyce se trouvait stationné à Pearl Harbor à Hawaii, faisant de lui un témoin de l’attaque qui avait poussé les États-Unis à la guerre.

En fait, Joyce avait été plus qu’un simple témoin du désastre. En ce jour de l’attaque, ainsi que plusieurs mois ultérieurement, une mission importante lui avait été confiée. Le gouverneur militaire de Hawaii avait ordonné que les radios en ondes courtes possédées par des “ennemis étrangers” résidant sur les îles soient confisquées, et Joyce était sélectionné pour superviser la collecte. Un extrait du New York Times:

‘Baron Hee Hee’, du surnom donné à Hawaii au propagandiste radio de Tokyo, va perdre son audience la plus admirative ce jeudi quand l’ordre donné par le gouverneur militaire prendra effet, empêchant l’utilisation des récepteurs radio en ondes courtes par des ennemis étrangers à Hawaii […] Le Capitaine Martin W. Joyce, qui supervisera la collecte des radios interdites, a son quartier général dans ce qui fut le Japanese Hotel à Honolulu.

Alors que l’attaque plongeait le Pacifique dans la guerre, Joyce voyagea de Nouméa à Fiji dans des bases militaires de la région, installant des équipements et vérifiant le fonctionnement d’installations antérieures. En 1944, il fut dirigé sur le théâtre nord-africain et il passa de l’Arabie Saoudite à l’Inde, l’Afrique du Sud, l’Egypte faisant le même travail que ce qu’il avait accompli dans le Pacifique. La classe de Delaney a calculé qu’à la fin de la guerre, Joyce avait parcouru de 48 000 à 64 000 kilomètres.

En 1945, la phase nord-africaine de la guerre était achevée et les Alliés devaient relever une nouvelle série de défis. Joyce fut appelé à Londres où on lui ordonna d’endosser un nouveau rôle en s’occupant des prisonniers de guerre. Bien qu’il eût été un technicien dans l’armée, son expérience professionnelle dans les forces de police en faisait un bon candidat pour l’administration pénitentiaire. Joyce était stationné dans un camp de prisonniers en Algérie et il se hissa rapidement au grade de commandant. De là il bougea sur plusieurs camps. Puis vint un nouvel ordre. Comme il l’écrit dans un document des années de guerre:

“Durant le combat, information fut reçue que le camp de concentration de Dachau était encore en fonctionnement. Je fus rattaché à la 45ème division qui était engagée dans cette région et une fois le camp libéré, du fait de sa taille (32 500 prisonniers politiques), on m’ordonna d’en prendre la direction. ”

Ainsi, Joyce partit sur le continent.

’32 000 squelettes vivants’

Dachau était une petite ville de Bavière en Allemagne près de Munich quand en 1933, Heinrich Himmler porta ses vues sur une usine de munitions inutilisée, lieu potentiel pour une nouvelle prison. Le 22 mars 1933, les Nazis ouvrirent Dachau, leur premier camp de concentration, essentiellement pour y mettre des prisonniers politiques.

Au début, 200 hommes furent transférés d’une prison munichoise. Au moment de la libération du camp, douze ans plus tard, on estimait que de 35 000 à 43 000 prisonniers avaient perdu leur vie entre ces murs. La majorité d’entre eux étaient des prisonniers politiques, mais il y avait aussi des Juifs, des homosexuels, des prêtres dissidents, et d’autres catégories d’”indésirables”. Ils venaient des quatre coins de l’Europe; la plupart d’entre eux de Pologne, mais aussi de Yougoslavie, Russie, Lithuanie et d’ailleurs. Les Nazis les avaient soumis à d’abominables expériences médicales. Bien des documents concernant Dachau, que Joyce porta ensuite dans un album, relatent les atrocités commises avant son arrivée. Dans un compte-rendu particulièrement horrible dans les papiers de Joyce, un prêtre polonais décrit avoir été injecté du typhus extrait des plaies d’autres prisonniers, puis avoir été observé pendant des jours alors qu’il suppliait qu’on l’ampute.

Alors que les jours des Nazis à la tête du camp étaient comptés, il était devenu évident que Dachau serait pris par les Alliés. “Livrer le camp est hors de question”, ordonna Himmler. “Le camp doit être évacué immédiatement. AUCUN prisonnier ne doit tomber VIVANT entre les mains de l’ennemi”. Cela entraîna une tentative acharnée, bien que essentiellement infructueuse, pour supprimer les prisonniers et pour détruire les preuves des atrocités commises dans le camp.

Quand la 7ème Armée des États-Unis tomba finalement sur le camp en avril 1945, elle fut accueillie par une grille portant l’inscription désormais célèbre “Arbeit Macht Frei”. Le travail rend libre.

Jusque là, Joyce avait déjà amplement pris part à l’histoire, mais ce sont ces quelques mois en tant que commandant qui lui ont donné un rôle plus important. Lors d’une entrevue avec le Globe à son retour, Joyce repasse les atrocités découvertes à son arrivée. En plus des quantités de cadavres, il y avait des dizaines de milliers de patients hospitalisés, des milliers de plus qui auraient dû l’être, et 900 qui souffraient du typhus. Il se souvient dans une entrevue:

Et le reste des 32 000 prisonniers se réduisait pour ainsi dire à des squelettes vivants. Certains étaient si près de la fin que rien ne put être fait pour eux. Vous parliez à un homme et soudain il tombait simplement, mort. Ou vous en voyiez un s’appuyer contre un mur et glisser jusqu’à terre et vous saviez qu’il s’en était lui aussi allé.
Ainsi, notre première tâche fut de nettoyer le camp, d’enterrer les 4 000 cadavres trouvés et de ravitailler le camp en nourriture et médicaments.

Joyce a rapporté chez lui un album photo donné par un groupe de prisonniers yougoslaves reconnaissants. L’album rempli de papiers défraîchis et de photos jaunies est probablement l’article le plus marquant de cette valise du lycée de Wayland. Parmi les photographies montées consciencieusement sur du papier cartonné rouge, les prisonniers ont inclus d’horrifiantes images d’hommes presque morts de faim et de piles de cadavres.

Après quelques semaines, alors que les Américains avaient amélioré la qualité des soins, importé de la nourriture et des médicaments, le taux de mortalité chuta. Cela obligea Joyce à faire face à un problème secondaire: informer les prisonniers que bien que de l’aide soit arrivée, ils ne pouvaient pas tout bonnement rentrer chez eux.

Dans un mémoire, Marcus Smith, un des médecins militaires de Joyce, paraphrase la logique de Joyce justifiant de garder les prisonniers.

Il y a bien des raisons pour lesquelles c’est impossible de répondre positivement à cette requête, dit le Colonel Joyce. Ils n’ont nulle part où aller. Les problèmes de transport sont insurmontables. Le mouvement de masse impliqué exige une quantité immense de planification et coordination. Leurs foyers ont été réduits à néant par les bombes. Qui plus est, une épidémie fait toujours rage, et les criminels de guerre sont encore recherchés.

“Ces hommes […] étaient bien entendu fou à l’idée de rentrer à la maison”, dit Joyce au Globe. “Certains essayaient de grimper par-dessus le mur et de passer le fossé et le mât à toute occasion qui se présentait. Bien entendu, les sentinelles tout au plus tiraient en l’air et allaient les chercher. Nous ne pouvions et ne voulions pas les traiter brutalement, tout à la fois parce qu’ils étaient nos Alliés et parce qu’ils n’étaient pas en état de supporter une quelconque brutalité”.

Afin de donner une finalité aux prisonniers alors qu’ils attendaient, Joyce avait réorganisé le camp par nationalité et avait requis que chaque nationalité mette en place un comité pour aider à la gestion du camp. Les comités listèrent quels prisonniers étaient en état de travailler pour des tâches telles que distribution de nourriture et nettoyage des cantonnements. On leur donna même la lourde responsabilité d’évaluer des preuves de crimes de guerre dans leurs rangs et de juger ceux qui étaient accusés d’enfreindre les règles du camp.

Joyce se souvint du cas d’un détenu accusé de voler les chaussures d’un autre prisonnier. Il fut jugé par un troisième prisonnier qui avait été un juge haut placé dans son propre pays. Le tribunal du camp condamna le voleur à deux jours de détention. La décision du juge devait être passée en revue par Joyce.

“C’était pendant les premières semaines”, dit-il, “et je m’attendais à un simple mémorandum de quelques mots. Mais ils me donnèrent un document qui auraient pu être enregistré par notre propre Cour Suprême”.

Jusqu’en juillet, Joyce et les Américains furent capables de mettre sur pied la logistique et les soins nécessaires pour évacuer le camp. Quand Joyce partit, 2 000 patients hospitalisés s’y trouvaient. Des dizaines de milliers d’autres avaient été renvoyés chez eux ou vers d’autres camps de réfugiés. L’album de Joyce est rempli de lettres de remerciement des prisonniers pour sa gestion efficace, et le lugubre album photo était lui-même un témoignage de gratitude, un cadeau du comité de prisonniers yougoslave qu’il avait mis en place.

Aux États-Unis

Et donc Joyce s’en revint de la guerre, cette fois-ci non pas anonyme sur un immense bateau, mais comme un sujet de quelque intérêt pour les Bostoniens qui peinaient à comprendre l’étendue des crimes de guerre nazis. En octobre 1945, il fit un discours au Boston City Club. Le même mois, il donna une interview au Globe sur le canapé de son salon au 21 rue Bertson. (Après toutes ces années de cantonnements militaires et casernes de police, il n’avait pas encore déménagé de la maison de West Roxbury où il avait grandi.) Il avait 46 ans, “un homme grand, puissant, aux cheveux blancs”, d’après les propres mots du journaliste.

Après la guerre, Joyce trouva une certaine forme de stabilité familiale. Il épousa une institutrice nommée Mary Louise. Et il ne retourna pas à la Police d’État. A la place, ils déménagèrent à Dedham, puis à Plymouth, and finalement à Yarmouth sur Cape Cod. Il travailla comme électricien entrepreneur jusqu’à sa retraite en 1956.

Mais même à ce point, l’aventure de Joyce avec l’histoire n’était pas vraiment finie. Pour fêter sa retraite, lui et Mary Louise voyagèrent en Europe. Ils revinrent sur l’Andrea Doria, un paquebot de luxe italien. C’était un vaisseau de croisière à la pointe de la modernité pour son époque, avec onze ponts, trois piscines sur le pont supérieur, et des oeuvres d’art d’une valeur de 1 million de dollars. Il était équipé de onze compartiments étanches conçus pour faire flotter le bateau en cas de collision. “On pourrait dire qu’il était insubmersible”, écrivèrent les élèves de Joyce.

Le 25 juillet 1956, dans un épais brouillard au large des côtes du Nantucket, un petit paquebot naviguant vers la Suède percuta l’Andrea Doria, entamant un de ses flancs d’un trou béant. Les dégâts causés firent pencher le bateau dangereusement sur la droite. Onze heures après la collision, l’Andrea Doria avait sombré totalement.

Martin et Mary Louise Joyce purent se sauver sur un canot de sauvetage pour n’échapper que de justesse à un cargo participant aux secours qui faillit leur passer dessus. Joyce, une fois de plus, fut largement cité par le Globe. “Chacun d’entre nous criait et allumait des allumettes […] J’allumais même mon briquet à cinquante cents”, dit-il au journaliste. Le cargo finit par les repérer à temps pour dévier son cours.

Parmi les passagers et les membres de l’équipage, 46 personnes moururent. Il y eut 1 660 survivants. Ce fut un sauvetage en mer exceptionnel qui captiva l’Amérique, où les gens regardèrent le bateau sombrer sur ce nouveau média qu’était alors la télévision.
“La collision de l’Andrea Doria et du Stockholm fut la pire chose qui nous soit arrivée”, dit Joyce au journal, une déclaration révélatrice pour un homme témoin de Dachau. Pourtant, parmi toutes les choses vécues par Joyce, survivre le naufrage de l’Andrea Doria fut la première citée dans sa nécrologie. Joyce prit sa retraite à Yarmouth, et en 1962 s’éteignit à l’hôpital de Cape Cod à l’âge de 63 ans, d’une cause demeurée inconnue aux élèves de Wayland. Sa femme et ses six frères et soeurs lui survécurent, mais il n’eut pas d’enfant.

Se souvenir de Joyce

Alors que les élèves de Wayland menaient leur recherche, ils montèrent ltcoljoycepapers.org, un site web pour faire connaître Joyce au grand public. Peu de temps après que le site soit lancé, Judith Cohen, directrice de la collection de références photographiques au Holocaust Memorial Museum de Washington D.C., est tombé dessus et a contacté Delaney.

Deux ans après que Delaney se soit penché sur la valise dans l’ancien département d’histoire de Wayland, Cohen arriva dans le nouveau lycée de Wayland. Lors de la présentation, un soir de juin dernier, à laquelle assistaient les élèves et une poignée de parents, vétérans et habitants intéressés de Wayland, la classe remis les pièces et documents à Cohen qui semblait reconnaissante du travail d’archive déjà accompli (et quelque peu nerveuse de voir les gens feuilleter les fragiles documents).

Peut-être la plus grande question qui demeurait en suspens dans tout cela était juste la manière dont la malette des affaires de Joyce avait atterri au lycée de Wayland. Joyce n’avait bien entendu aucun descendant ou famille proche pour aider à se former une opinion. Delaney demanda à ses collègues du département d’histoire en retraite dont beaucoup se rappelaient avoir vu les documents ou les avoir utilisés en classe. Aucun n’était tout simplement sûr de qui les avait apportés. La plupart s’entendirent pour considérer que le plus probable était qu’ils soient provenus de Bob Scotland, un ancien professeur d’histoire de Wayland qui de toute évidence avait servi dans la 7th Armée comme infirmier militaire et racontait des histoires de guerre macabres dont certaines faisaient référence aux camps de prisonniers de guerre. Scotland mourut en 1990, lui aussi sans descendant.

“On a vraiment personne à qui passer un coup de fil”, dit Delaney. Pourtant, mon hypothèse la plus forte est que Joyce et Scotland se connaissaient réellement, et que Joyce passa les documents en pensant qu’ils seraient d’utiles ressources éducatives. (Ce qui fut apparemment un bon pari.)

Pour Delaney, la cérémonie en juin achevait un projet de deux ans dans lequel il avait investi plus que son temps. Joyce était devenu comme un grand-père perdu de longue date, admit-il au public ce soir là, un homme dont il en était arrivé à connaître les histoires de guerre par coeur.

Les élèves aussi se sont transformés en ardents défenseurs de Joyce. Leur biographie tire par moment plutôt vers l’hagiographie. (“En libérant le camp de Dachau en Allemagne nazie […] Joyce a fait preuve d’un leadership inattendu accompagné de grâce et d’humanité pour tous ceux qui ont croisé son chemin”, comme l’exprime un passage.)

Kevin Skronkowski, un de ces élèves, visitait Washington D.C. pendant les vacances de printemps (lors de son tour des universités auxquelles il pourrait postuler) quand il réalisa que sa famille passait juste à côté du Cimetière National de Arlington. Il demanda à ses parents de faire un détour et de voir si ils pouvaient trouver la tombe de Joyce.

“C’était moi, mes soeurs et mes parents passant en revue chaque tombe une par une. Et ma petite soeur fut celle qui la trouva, et nous courûmes la rejoindre”, se souvient Skronkowski maintenant à Dickinson College à Carlisle en Pennsylvanie. Le reste de la famille s’approcha pour voir la tombe blanche et dépouillée. Skronkowski et sa famille prirent quelques photos pour les rapporter dans la classe de Delaney. Ils remarquèrent l’inscription simple avec ses dates de service et le rang qu’il avait atteint.

“C’était bizarre parce que c’était l’homme sur lequel nous avions tant appris en classe. Et il était juste devant moi”, dit Skronkowski.

Il faut que vous vous représentiez que Joyce, un vétéran sans enfant qui avait passé sa vie à défendre ceux de sa génération, mais qui aurait pu être oublié par la suivante, ne pouvait qu’être heureux d’avoir ces visiteurs de Boston.

You may also like...

Leave a Reply

Follow on Feedly